Posté par le 12 Sep 2012 dans Évènements, Politique | 5 commentaires

Avant qu’Hermès ne lance une collection écarlate, que la Tour d’Argent n’accepte les Chèques Restaurant, marquons une pause d’actualité. « Indignez-vous », c’est presque aussi vibrant qu’un «¡Que se vayan todos! ». Du keffieh anti-grippe aux canons pesticides, les images de lutte armée ou populaire se succèdent. Semble-t-il que partout, l’Etat s’oppose au peuple, les Nations aux partis, le kevlar au polyester. Même l’Europe est de la partie : Espagne, Grèce, Angleterre, Ukraine, Russie,… Paraît-il que le monde est à feu et à sang. De la rue au petit livre rose, à re-la rue.

Argentine : le premier bug des années 2000

Manifestation à Buenos Aires, 2001

Manifestation à Buenos Aires, 2001

Cinquième puissance mondiale en 1945, devenue pays des 4,924% à la fin des années 80, l’Argentine gronde. Elle n’a pas attendu les subprimes pour s’embourber dans la crise, multipliant les requêtes au FMI, à la banque mondiale, passant du libéralisme intégral (privatisations massives, état régalien) à l’état providence et inversement.

Fin 2001, le Fonds Monétaire International met le feu aux poudres en refusant le versement d’une aide de 1,26 milliards de dollars. Pour faire survivre la monnaie nationale, il ne reste plus qu’une solution : geler les comptes bancaires des particuliers en limitant les retraits, interdire les transferts d’argent vers l’étranger.

Aux classes populaires déjà solidaires dans leur dépression économique et sociale s’ajoutent les classes moyennes. Le pillage de magasins est un sport national, les manifestations deviennent mortelles. Le déficit public est abyssal, 5 présidents se succèdent en une année. Leur légitimité est unanimement remise en cause, et le slogan des anarchistes « Que se vayan todos » (en français « Qu’ils dégagent

tous ! ») devient le mot d’ordre d’un peuple entier à l’encontre d’un Etat instable dans lequel il ne se reconnaît plus. Le 19 décembre 2001, le Président argentin déclare l’Etat de siège. Il sera progressivement éjecté par la constitution d’Assemblées Populaires, organes de gouvernement locaux et démocratiques, qui ne sont pas sans rappeler la Commune de Paris de 1871.

Cristina Kirchner en campagne, 2011

Cristina Kirchner en campagne, 2011

L’ensemble de la population se réapproprie ses institutions, propulsant Nestor Kirchner au pouvoir, puis sa femme Cristina en 2007 et 2011. Héritiers idéologiques du Président Juan PERON, généralissime qui mit fin par les armes aux élans libéraux de l’Argentine d’après guerre, Cristina Kirchner applaudit cette légendaire « force d’un peuple » sur fond de drapeaux argentins enragés : la fin des faims passera avant la prospérité et l’ouverture internationale.

Effet papy lion

Trop c’est trop ! Papy a fait de la résistance, et il compte bien le rappeler ! « 93 ans, c’est un peu la toute dernière étape ». Ainsi débute le Indignez-vous ! de 2010 par Stéphane HESSEL, comme une excuse : pardonnez-moi ces lignes, je n’ai plus toute ma tête. A moins qu’il ne regrette le temps perdu dans les dîners de gala. Toujours est-il qu’un homme de cette qualité encourage rarement la désobéissance, cela suffit à le lire.

« Rappelons-le, c’est alors [en 1945 à la libération ndlr] qu’est créée la Sécurité Sociale […] visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ». Monsieur HESSEL a visiblement senti l’insurrection lui monter au nez après réception d’un relevé de son fonds de pension, et on le comprend.

En bref, Stéphane HESSEL intègre sur concours le Quai d’Orsay, le Ministère des Affaires Etrangères, à peine rentré de déportation en 1945. Haut fonctionnaire, il assiste notamment à la rédaction de la Charte des Droits de l’Homme et du Citoyen à la toute nouvelle ONU (Organisation des Nations Unies). Diplomate, il militera toute sa carrière pour la défense des Droits de l’Homme, l’intégration des immigrés et sans-papiers, l’Union Européenne, l’aide aux Pays en Voie de Développement. Il dénoncera régulièrement la violence d’Israël, qu’il qualifie de « tyrannique », pour sa politique concernant la Palestine. Expert de l’Afrique du Nord, ayant œuvré pour la décolonisation, les tendances démocratiques algérienne, tunisienne, et libyenne ne lui ont pas échappé.

« L’indifférence : la pire des attitudes » affirme un homme dont la profession obligeait de concilier tête froide et convictions. Miséricordieux, il regrette les tirs de rockets des partisans du Hamas sur le sol israélien, tempère les invectives et concède « l’exaspération » des habitants de Gaza. Lucide, il se dit « convaincu que l’avenir appartient à la non-violence ». La passivité des participants aux sommets internationaux, bien que saluant leur initiative, l’ennuie et alimente les raisons qui pousseraient « ceux et celles qui feront le XXIème siècle » à s’indigner, et conclut par un appel à la résistance comme forme de création.

Au témoignage de résistant instruit par la République Française, le combat des fascismes et de l’oppression des peuples s’ajoute donc la promotion de l’insurrection permanente. Chacun doit trouver une raison de combattre pour donner corps à son existence et sens à l’Histoire. Dernière parution : son entretien avec Aung San Suu Kyi, insurgée non-violente birmane et prix Nobel de la Paix 1991. Ou a écouter ici gratuitement : http://www.rfi.fr/emission/20110507-2-stephane-hessel-aung-san-suu-kyi-dialoguent-exclusivite-rfi .

Réformes protestantes

Manifestation à Athènes, Novembre 2010

Manifestation à Athènes, Novembre 2010

Octobre 2008, le miracle islandais, envié par l’occident, est mis en déroute : les banques gonflaient leurs comptes, l’endettement est en fait insurmontable. S’ensuivent 14% d’inflation, et l’on propose le règlement de la dette à raison de 100 euros par mois et par tête pendant 8 ans. Refus, manifestations, le gouvernement tombe en 2009, les banques sont condamnées au grand nettoyage.

Décembre 2008, un adolescent grec est tué par balle par un policier au cours des manifestations. Athènes s’enflamme. Les détournements de fonds, la fraude, la corruption, l’aide aux banques, la baisse des aides sociales, le chômage, la pression économique de l’Union Européenne… attisent le grand brasier. Fin 2011, le gouvernement élu laisse place à un « gouvernement de transition », dans l’idéal une coalition qui s’efforce d’être suffisamment peu politisée pour répondre efficacement à la crise plutôt que de démarcher les suffrages.

Mai 2011, les réseaux sociaux relayent l’appel de ¡Democracia Real Ya ! (« La Vraie Démocratie Maintenant » ndlr.) à l’émergence d’un mouvement des « Indignados » (mouvement des Indignés, reprise directe du titre d’Hessel) contre les partis politiques aveugles. Comme dans le cas du Printemps Arabe imprévisible, nombreux sont les étudiants hautement diplômés et sans travail qui se mobilisent les premiers pour réclamer la réforme des institutions étatiques. La Belgique, la France, la Grèce et les Etats-Unis (mouvement Occupy Wall Street) suivront.

Côté politiques, les critiques pleuvent sur l’organisation d’essence anarchiste de ces mouvements et l’irresponsabilité des participants. Les sondages américains – incontournables ! – tendent cependant à prouver que les soutiens aux protestations sont d’origine suffisamment diverses pour obtenir plus de 40% d’opinions favorables, après 5 ans de faits divers et quelques actions localisées sur 4 continents. Indigné, vous ?